PREMIER
Emilie n'était pas comme les autres. Ne serait jamais comme les autres et n'avait jamais été comme les autres. Elle avait une personnalité borderline, ce qui signifiait qu'elle pouvait avoir un manque de confiance en soi, elle pouvait être dangereuse vis-à-vis d'elle-même, son humeur changeait assez fréquemment sans raisons apparentes et elle avait toujours eu des difficultés à se faire des amis. C'est pourquoi, à sa première rentrée des classes, quand sa maîtresse avait proposé un atelier de peinture, elle s'était exclamée :
__ Oh oui, je vais faire quelque chose d'heureux, car le monde est beau !
A la fin, quand la maîtresse releva les ½uvres des enfants, elle fut surprise de découvrir un corbillard noir et glauque devant un portail fermé. On ne s'était jamais vraiment rendu compte de cette particularité avant, on la trouvait juste un peu excentrique et soupe au lait, on disait qu'elle avait beaucoup d'imagination. Mais tout bascula, tout fut découvert, tout éclata en gros morceaux tranchants et blessants à ses douze ans, en cours mathématique.
Monsieur Puck, leur professeur de mathématique donc, leur avait demandé de tracer des ronds qui se croisaient entre eux afin de parvenir à une belle arabesque qu'ils colorieraient par la suite. Quand il passa près de son banc pour contrôler les travaux et leur avancée, quelle ne fut pas sa surprise de voir qu'elle s' « amusait » à s'entailler le pouce à l'aide de son compas.
Monsieur Puck, estomaqué, avait d'abord ouvert des yeux ronds et incompréhensifs, s'était tu quelques secondes, incapable d'articuler, étant témoin et même participant à une scène qu'il n'avait jamais imaginée ou vécue après trente-trois ans de bons et loyaux services dans le rectorat. Quelques secondes plus tard, se remettant à peine de ses émotions, il prit doucement la main de notre chère amie et lui susurra ces quelques mots :
__ Mademoiselle Emilie Dubois, je souhaite que vous m'accompagniez chez notre directeur, nous pourrons ainsi chacun, en adultes civilisés, expliquer certaines choses que je ne puis tolérer dans cette classe, qu'en dites-vous ?
Il avait bien sûr depuis longtemps eu des soupçons concernant la santé mentale d'Emilie mais aujourd'hui, ils venaient tous d'être confirmés, il était désolé qu'une si charmante élève aie des problèmes de maladie mentale mais qu'y pouvait-il ?Rien.
La classe était choquée de son acte sanguinaire mais elle était aussi soulagée que leur professeur, ce bonhomme au ventre proéminent et moulé dans sa chemise à carreaux bleus et beiges, approchant la soixantaine, les cheveux grisonnants et avec une autorité presque totale sur les occupants de cette sixième aie pris les choses en mains car elle faisait parfois un peu peur, Emilie.
Ce triste épisode déboucha sur l'internement de la jolie Emilie, alors âgée de douze ans. Les parents de cette dernière, catastrophés, se lamentaient bêtement sur leur sort en bêtes adultes qu'ils sont. Ils la regardaient de travers, en biais, avaient peur de croiser son regard, comme si elle était contagieuse. Contagieuse, c'était l'impression qu'Emilie ressentait, elle se sentait sale et désirait plus que tout quitter son corps mais hélas, trois fois hélas, c'étais impossible et elle fit alors ce qu'elle avait toujours fait : elle imagina.
Depuis sa plus tendre enfance, Emilie s'inventait un monde fantastique, où les bébés tombaient d'arbres à enfants et où tout le monde s'amusait. Dans ce monde, elle était la Sélectionneuse. Mais avant de vous expliquer ce que fait la Sélectionneuse et pourquoi elle fait cette sinistre tâche pourtant essentielle, commençons par le commencement, à la naissance des enfants sur Blue Illiae, son monde.
Il y avait, sur Blue Illiae, un immense arbre millénaire sur lequel il n'y avait pas de feuilles, non, bien mieux que de vulgaires feuilles qui tombent et meurent lentement en se dégradant de façon écoeurante et inexorable. Il y avait des bulles de la taille d'une pastèque et à la consistance d'un litchi écaillé sauf que ces bulles n'étaient pas blanches mais légèrement bleutées et entrelacées des lignes qui rappelaient de façon frappantes les veines que l'on porte sur la face intérieures du bras. Ces entrelacs veineux, comme nous les appelleront, étaient blancs et brillaient d'une lumière continue et calme. Le seul moment où ces « veines » se mettaient à augmenter en luminosité jusqu'à ce qu'on doive plisser les yeux pour continuer à apercevoir l'½uf, c'était à la naissance, à ce moment, le blanc devenait si intense, si beau, que l'on en restait hébété, on en avait les larmes aux yeux à contempler tant de simplicité et de majesté. Alors, l'½uf tombait, la lumière disparaissait tout à fait et un bébé aux yeux d'un magnifique bleu qui variait en fonction de la personne apparaissait dans un nuage de fumée grisâtre en pleurant, comme presque tous les nouveaux nés.
Millie, c'était le nom d'Emilie sur Blue Illiae, n'était pas sortie d'un ½uf bleu pour la simple et bonne raison qu'elle était Sélectionneuse. Les Sélectionneuses, il n'y en avait qu'une à la fois, sortaient d'un ½uf, par où d'autre voudriez-vous sortir, mais cet ½uf était noir et ses entrelacs veineux étaient rouge sombre, presque comme le sang à la différence que dans ce rouge se baladaient on ne sait pourquoi des poussières noires à peine visibles à l'½il nu. On reconnaît facilement une Sélectionneuse car sur son thorax, en plein milieu, du diamètre d'un bracelet et aussi noir qu'un corbeau, il y avait un rond grossier et indélébile.
Depuis la nuit des temps, les Sélectionneuses étaient craintes mais respectées. Elles faisaient passer les Blues, les habitants de Blue Illiae, d'une étape de leur vie à l'autre, d'un monde à l'autre. Il y avait trois étapes, la première était bien sûr le jeune âge qui allait jusqu'à la fin de la puberté, le second l'âge moyen qui s'arrêtait au trois quart de la vie environ, et le troisième comprenait ceux que l'on appelaient gentiment les Anciens Jeunes. Si j'ai dit que les Sélectionneuses les faisaient également passer d'un monde à l'autre c'est parce que les trois classes de cette communauté de Blues ne vivaient pas ensemble. Les jeunes étaient dans un endroit qui avait tout pour ressembler au paradis : herbe riche, fruits en abondance, petits ruisseaux frais et tumultueux et surtout des camarades de jeux à profusion. Seule la Vieillarde les éduquaient, leur apprenaient l'empathie et la vie en collectivité.
Emilie avait incarnée sa grand-mère maternelle, décédée l'année avant son internement, dans la Vieillarde. Rolande, sa grand-mère, avait toujours dit que sa fille, la mère d'Emilie, était une personne idiote qui se prenait pour une grande dame pleine de sagesse et d'enseignements.
Une petite peste qui a grandi trop vite, voilà ce qu'elle est devenue, chevrotait-elle souvent à l'oreille de sa petite fille, ne devient jamais comme elle, prends le temps, ne saute pas d'étape, devient une jeune femme honorable. Ton père aussi est un raté, un stupide homme, mais on ne peut pas lui en vouloir, il était corrompu d'avance, vu que c'est un homme, poursuivait-elle en ricanant.
Emilie, elle, s'amusait des paroles un peu séniles de sa grand-mère indignée, mais l'aimait beaucoup car elle non plus, n'appréciais pas trop et ne comprenait pas plus Josiane et Marc, ses parents.
Mais revenons au monde des Jeunes. Donc, c'était la Vieillarde qui les éduquait, et à la fin de cette éducation, ce qui se terminait le plus couramment entre quinze et vingt ans, la Sélectionneuse les prenaient à part, affolé, le désigné comprenait et résigné, acceptait de mauvaise grâce d'aller dans le monde du Milieu. Alors, le cercle sur la poitrine de la Sélectionneuse grandissait, s'élargissait jusqu'à se détacher du corps et former un grand tunnel sombre où le futur adulte s'introduisait prudemment, pas rassuré le moins du monde et avançait jusqu'à ce qu'il soit là où il devait aller.
Millie n'avait jamais compris pourquoi y avait il tant de détresse dans leur regard quand ils devaient partir. L'inconnu faisait il donc si peur ? L'aventure n'était elle pas préférable à la routine ?
Il n'y avait qu'une Sélectionneuse par monde, et Millie serait elle-même envoyée vers le monde du Milieu quand la prochaine Sélectionneuse tombera de l'arbre et la désignera, c'était le cours naturel des choses. Alors pourquoi...pourquoi ont-ils tous peur ?
Ah oui, bien sûr...les amis. Ils ont peur de quitter leurs camarades de jeux, de ne plus les revoir, d'être seuls et abandonnés. D'être comme moi, pensait Emilie, car être Sélectionneuse équivaut à en effet ne plus avoir d'attache stable, être continuellement seule...
À ses pensées, Emilie avait pris un air triste, car même dans la vraie vie, elle n'avait pas eu de vrais amis.
« Mais alors il faut que je m'en fasse », pensa t'elle soudain en ouvrant grand ses beaux yeux couleur topaze liquide, en plus, changer d'air est l'occasion idéale pour moi, oui, je vais me faire des amis, poursuivit elle toute heureuse de cette conclusion.
__ Emilie, il faudrait que tu te couches maintenant. Demain sera une grosse journée.
Josiane avait prononcé ces quelques mots sans amour, comme un robot, croyant que sa fille était stupide, sans doute.
Une fois de plus, maman, tu as tout faux. J'aimerais tant que une fois, une fois seulement, tu me prennes dans tes bras, que tu me dise que tu m'aime, que tu es fière de moi, que tu m'admire, une fois, une seule, remplis ton rôle, s'il te plait maman chérie.
__ Oui, d'accord Josiane.
Sa mère crispa ses mains quand elle entendit son prénom, elle détestait qu'Emilie l'appelle ainsi, et elle savait pertinemment qu'elle le faisait juste pour l'embêter.
__ Bien, articula t'elle d'un ton qu'elle voulait apaisant, bonne nuit, poursuivit-elle en fermant la porte, sans un regard pour Emilie.
Emilie regarda la porte quelques secondes, sans rien dire.
__ Bonne nuit, murmura Emilie, fait de mauvais rêves.
Cette nuit là, Emilie rêva d'amis futurs et de farces avec eux, elle rêva qu'une marraine magique venait la chercher à Blue Illiae et que cette marraine changeait le cerveau de ses parents. Cette nuit là, Emilie rêva de bonheur.
__ Bonjour Emilie, lança une voix gaie mais inconnue. Lève toi, on va te présenter aux autres, poursuivit l'agréable voix féminine.
Emilie ouvrit péniblement les yeux sur sa chambre claire, inondée de soleil, et sur la jeune infirmière qui venait la réveiller.
__ Je m'appelle Audrey, j'espère qu'on s'entendra bien vu que je te réveillerais tous les matins et que ce sera moi qui te ferais prendre tes médicaments, dit elle d'une voix guillerette et pleine de malice.
__ En effet, ce serais dommage que vous m'empoisonniez d'une trop forte dose, répliqua Emilie en souriant.
__ Ah oui, ce serait dommage, dit Audrey, hilare.
Une fois habillée et présentable, Audrey emmena Emilie dans la grande salle et la présenta aux autres internés.
__ Bonjour tout le monde, commença t'elle d'une voix portante, tout d'abord, j'espère que vous avez passés une bonne nuit...
__ Ouiiiiiii, répondirent tous en ch½ur les internés.
__Bien, je voudrais vous présentez Emilie, elle est nouvelle, elle a douze ans et c'est un ange. Elle a une personnalité borderline, elle peut donc avoir des humeurs changeantes, des relations humaines délicates, un manque de confiance en soi-même et aussi des comportements auto agressifs. Mais elle est a-do-rable et je suis sûre que vous l'accepterez sans difficultés.
Un murmure d'assentiment parcoura la trentaine de personne présentes.
__ Parfait ! Alors, qui veut se présenter en premier ?
Personne ne semblait disposé à le faire, sans doute par timidité mais après quelques secondes silencieuses, une main se leva.
__ Moi, je voudrais me présenter.
__ Mets toi debout, Tommy, et vas y.
Un garçon d'une douzaine d'année, à la peau mate et métisse se leva.
__ Bonjour Emilie, je m'appelle Tommy, comme Audrey vient de le faire remarquer, j'ai treize ans, je suis atteint de schizophrénie, il avait parlé sans émotions, en laissant des espaces entre ses bouts de phrases.
Son bref discours était d'une monotonie ahurissante.
__ Merci Tommy, qui veut continuer ?
D'autres personnes se sont présentées mais seul Tommy intéressait Emilie, elle l'observait comme une bête de foire, il l'intriguait car il était assez fascinant, à travers ce masque dépourvu d'émotions on sentait un manque d'énergie, une lassitude décourageante.
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Cordialement,
C.